Le confinement, une épreuve supplémentaire pour les enfants ayant des besoins spéciaux

Le confinement, une épreuve supplémentaire pour les enfants ayant des besoins spéciaux, par Sylvie Corbet (25 avril 2020) /AP NEWS.

Retrouvez l’article dans sa version originale : ici 

Traduction de l’article :

PARIS (AP) — Des semaines après la mise en place du confinement total en France, Mohammed[1], 14 ans, autiste, a pris une pioche et a commencé à frapper les murs de la maison dans laquelle il se trouve avec sa famille. Son explication : « [cela fait] trop longtemps que [je suis] à la maison, [c’est] trop difficile d’attendre ». Les perturbations causées par la pandémie de coronavirus dans la vie quotidienne sont une épreuve particulièrement éprouvante pour les enfants handicapés, et les personnes qui les aiment et s’en occupent confinées à la maison, alors que les écoles spécialisées et les programmes de soutien demeurent fermés.

« Mohammed n’a plus repris la pioche depuis l’incident du mois dernier » raconte son père Salah, avec soulagement. Mais le garçon est toujours frustré d’être coincé à l’intérieur et continue de dire : « je veux démolir la maison. » Ce qui a rendu la situation plus difficile encore, est le fait que la mère de Mohammed, qui travaille dans une maison de retraite infirmiers, est en congé maladie après avoir été testée positive au COVID-19. Elle a dû vivre pendant des semaines, isolée au dernier étage de leur maison, à Mantes-La-Jolie, en banlieue parisienne. Sa santé s’est depuis améliorée. La distance physique entre sa mère et la famille a été particulièrement difficile à supporter pour Mohammed, qui entretient une relation étroite avec elle. « Nous n’arrêtions pas de lui dire qu’il y avait la maladie. Il en a pris note. Puis il a essayé de monter à nouveau et de la voir », explique Salah.

Explosions de violences, incompréhensions, disputes, crises de panique : la vie en confinement a été un choc pour de nombreux enfants ayant des besoins spéciaux, qui soudainement ont perdu leurs routines rassurantes, coupés de leurs amis et de leurs éducateurs. Et les mesures de confinement en France – qui en sont à leur deuxième mois et qui devraient durer jusqu’au 11 mai au moins – sont parmi les plus strictes d’Europe.

Chez lui, Mohammed a besoin d’une attention constante pour ne pas se blesser ou se mettre en danger. « C’est dur pour lui. Nous le réprimandons en disant non… Nous devons répéter et répéter », témoigne Salah. Le père admet sa propre fatigue, travaillant à la maison comme ingénieur en télécommunications, tout en s’occupant de Mohammed et de ses deux frères, âgés de 12 et 8 ans. Salah sait détecter les signes sur le visage de Mohammed lorsqu’il est sous trop de pression et qu’il peut se fâcher : « je ne laisse pas les choses s’échauffer. »

Mohammed fréquente normalement l’Institut Bel-Air près de Versailles, qui offre des services éducatifs et thérapeutiques spécialisés à des dizaines d’enfants souffrant de différents types de handicaps. Son éducateur, Corentin Sainte Fare Garnot, fait de son mieux pour l’aider. « Si du jour au lendemain, vous enlevez des béquilles à quelqu’un qui en a besoin, cela devient très compliqué », explique-t-il. « Le sentiment de solitude et le manque d’activité peuvent être très profonds » pour les personnes autistes, poursuit l’éducateur. Mohammed l’appelle plusieurs fois par jour.

Aurélie Collet, cadre à l’Institut Bel-Air, raconte qu’au début du confinement, certains adolescents ne comprenaient pas les règles les obligeant à rester à la maison, et continuaient de sortir. D’autres, qui étaient en temps ordinaires bien intégrés dans leurs classes, se sont repliés sur eux-mêmes, s’isolant dans leurs chambres. « Le personnel a développé des outils créatifs pour continuer à communiquer et à travailler avec les enfants, notamment via les réseaux sociaux », explique-t-elle.

Thomas, 17 ans, et Pierre, 14 ans, deux frères souffrant d’une déficience intellectuelle, suivis aussi au Bel-Air, sont également déstabilisés par les mesures de confinement. « Je m’inquiète de la durée du confinement, de ce qui va se passer ensuite », raconte Thomas. L’adolescent se pose beaucoup de questions : « combien de personnes contracteront le virus ? quand l’épidémie cessera ? » Une autre préoccupation de Thomas est son futur : un stage qu’il prévoyait de faire cet été sera probablement reporté. Pierre raconte qu’il fait plus de cauchemars que d’habitude, et que le confinement entraine plus de querelles familiales. Au début, leurs parents se souviennent que les garçons agissaient comme s’ils étaient en vacances, jouant toute la journée et appelant leurs amis. Les parents ont organisé des activités pour proposer un cadre équilibré à Pierre et Thomas au milieu de cette crise de santé publique. Le jardinage que Pierre faisait au Bel-Air lui manque particulièrement, c’est pourquoi il a planté des graines dans des pots pour faire pousser des radis.

 

En vertu des restrictions nationales, les Français ne peuvent quitter leur foyer que pour des services essentiels, comme acheter de la nourriture ou aller chez le médecin, et doivent rester près de chez eux. L’activité physique en public est strictement limitée à une heure et dans un rayon proche. La police sanctionne régulièrement les contrevenants. Reconnaissant le fardeau que la réglementation impose aux personnes autistes, le Président français Emmanuel Macron a annoncé une mesure d’exception, qui leur permet de se rendre dans leurs lieux de vie habituels, sans avoir à respecter les limites de temps ou de distance. Les nouveaux défis que représente la pandémie pour les enfants ayant des besoins spéciaux sont connus de millions de familles dans le monde. Partout aux États-Unis, les enseignants explorent de nouvelles façons d’offrir des leçons personnalisées à distance, et les parents d’enfants handicapés ne doivent pas seulement assurer leur scolarité à la maison, mais aussi des temps thérapeutiques, des leçons pratiques et une gestion des comportements, qui s’ajoutent à leurs responsabilités.

 

Salah a recommencé à emmener Mohammed faire du vélo, une activité que son fils aîné aimait avant la pandémie. « C’est comme une soupape de sécurité pour lui. Il en a besoin. … Nous avons du mal à le suivre, il va de l’avant, en criant joyeusement », raconte Salah avec un sourire. Corentin Sainte Fare Garnot aide la famille à trouver des solutions concrètes. Par exemple, alors que jouer au football avec ses frères dans le jardin s’est avéré difficile pour Mohammed, parce que les règles des jeux d’équipe sont trop complexes pour lui, son éducateur a suggéré que les trois garçons jouent au tir aux buts à tour de rôle.

La France comme d’autres pays en développement continue de rattraper son retard, en ce qui concerne les possibilités d’éducation pour les enfants atteints de troubles du spectre autistique. Les éducateurs craignent que certains enfants n’aient à passer des mois à réapprendre des compétences qu’ils ont peut-être perdues pendant la période de confinement. Le président a annoncé que les écoles seront « progressivement » rouvertes à partir du 11 mai, mais les autorités n’ont pas encore fourni de détails concernant les enfants ayant des besoins spéciaux. La France compte plus de 350000 élèves handicapés, dont 70 000 dans le système d’enseignement spécialisé qui comprend le Bel-Air. L’incertitude est particulièrement difficile pour les jeunes comme Mohammed. « Je sais qu’il va me le demander à nouveau », explique son éducateur : « quand cela prendra-t-il fin ? »

[1] Cette famille, ainsi que les autres personnes interviewées par Associated Press au sujet de leur expérience pendant le confinement ont accepté à la condition que seuls les prénoms soient cités, soucieux de préserver l’intimité de leurs enfants

 

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